Lettre au petit papa Noël

Pays de fort fort lointain, le 16 décembre 2016


Cher petit Papa Noël en qui je ne crois pas plus que ça,


Je n'ai particulièrement pas été sage cette année : la preuve, je suis devenue professeur des écoles. 

Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir été prévenue : la fatigue, les doutes et la remise en cause permanente, le stress, le manque de reconnaissance, le fonctionnement institutionnel infantilisant, tout ça je le savais, et pourtant j'ai pas pu m'empêcher de commettre l'irréparable et de devenir enseignante.

Et maintenant, je le confesse, je suis devenue une vraie junkie à l'enseignement, à cause de quelques détails : parce que j'ai vu Enzo-Régis (nooooon ce n'est pas son vrai prénom) écrire pour la première fois son prénom avec mon aide et que j'ai vu son regard briller de fierté comme jamais ; ou encore parce que j'ai vu Anne-Gazouillette (noooon etc.) réussir pour la première fois à dénombrer 7 graines de blé  - elle qui, il y a quelques semaines encore n'arrivait pas à concevoir que 1 = 1 - et qu'elle a même commencé à prendre la parole et à s'affirmer dans le groupe.
Et parce que j'adoooooooore quand Marie-Albumine (toujours nooon etc.) m'apporte chaque jour un petit chocolat ou que que la maman de Jean-ClaudeDusse (noooon etc. bref vous avez compris l'idée) me remercie car c'est la première fois qu'elle voit son fils content d'aller à l'école.

Au fond rien d'important : juste le quotidien quand tu es instit. Le job quoi.

Mais bordel qu'il est difficile de ne pas s'attacher à ces zapprenants, à leurs personnalités et à leur spontanéité. Qu'il est difficile aussi de ne pas se demander chaque jour ce qu'ils vont devenir dans leur vie d'enfant, puis d'adolescent puis d'adulte... Et d'accepter que je n'en saurai rien.

Qu'il est difficile de ne pas se demander chaque jour si on joue suffisamment bien son rôle de passeur de témoin entre une étape d'apprentissage et une autre étape d'apprentissage, de ne pas se sentir écrasé sous le poids de cette putain de responsabilité qui nous est confiée : "juste" les aider à grandir et à apprendre à apprendre...

Qu'il est difficile de rester pragmatique au travail, d'en rester à s'interroger sur la taille de la gommette la plus appropriée pour développer tel ou tel apprentissage là tout de suite maintenant (oui je fais dans le cliché).

Qu'il est difficile de prendre du recul quand tout ne fonctionne pas comme prévu, quand la fatigue se fait sentir, quand tu prends conscience de ta dépendance affective à ton métier.

Qu'il est difficile d'accepter l'inacceptable : ses propres limites. 

Alors petit Papa Noel, même si aucune expérience scientifique n'a démontré ton existence à ce jour, j'ai envie de faire comme la majorité des élèves et de te faire une liste de souhaits. 

Je voudrais donc steupléééééééééééééé :
  • de la poudre magique à saupoudrer sur mon tuteur à sa prochaine visite pour qu'il me donne AUSSI les encouragements dont j'ai désespérément besoin
  • une machine à café pour la salle des maitres dont le  réservoir d'eau ne soit pas vide à chaque fois que c'est MON tour de m'en faire couler une tasse (et que, statistiquement, je suis déjà à la bourre)
  • des élèves équipés d'un bouton "volume sonore" dont je puisse régler le volume (surtout le vendredi après-midi après le parcours de motricité)
  • une baguette de fée pour réussir à faire ce que mon tuteur attend de moi
  • des journées format 48h
  • les compétences (au moins la moitié du quart du commencement) de mes collègues en arts visuels (et dans les autres domaines du programme tant qu'à faire)
  • une programmation robotique pour que mes élèves se mettent rapidement en rang au moins une fois (et découvrir ainsi la sensation forte que ça doit représenter de monter à l'heure en classe)
  • une colle qui ne saute pas du pinceau à mes doigts à chaque fois que je fais du collage dans les cahiers
  • du sommeil (pack premium plus)
  • un cerveau réglé pour réussir à penser et parler d'autre chose que de boulot
  • un dos tout neuf (pour remplacer le modèle précédent sur le point de tomber en panne à cause des chaises et tables d'une taille nainique et la nécessité de se mettre toujours à la hauteur des zapprenants de très petite taille)
  • un lot d'amis pour remplacer ceux que je risque de perdre à force de ne pas avoir/prendre le temps de répondre à leurs messages...
Non, en fait, tu sais quoi, comme tu dois être aussi charrette en cette période, oublie ma liste car en vrai je te demande une seule chose (mais ne me fais pas de coup de pute sur ce coup là, hein, je compte sur toi !) : que mon amoureux et mes enfants me pardonnent un jour de leur imposer cette année les conséquences de mon choix - déraisonnable autant que viscéral - de devenir enseignante.

Parce que clairement, sur ce coup là je n'ai pas été sage du tout...


Affectueusement,

Sophie


Un dessin - toujours nécessaire - de Jack Koch (http://dangerecole.blogspot.fr)


#BlablaProf

7 commentaires:

Mélissa ROBIN a dit…

Chère Sophie, soit tu es dans ma tête, soit je me dis que ouf je ne suis pas seule. C'est mot pour mot ce que je ressens, sauf pour le mal de dos peut-être car j'ai des cm1. Mais que cette année est dure mais je ne regrette en rien mon choix et me demande même pourquoi je l'ai fait si tard...Je croise les doigts que mes 40ans se fêtent également à coup de "super tu es titularisée !!!". En tous les cas, ça vaut le coup! Je te souhaite de très belles fêtes de fin d'année et au plaisir de te lire chaque semaine !

Papa Noel a dit…

Merci petite Sophie, tu m'as fais ici une très belle lettre. Prends bien soin d'entretenir ce petit brin d'enfance qui brille encore en toi, et tous tes rêves se réaliseront. Papa Noel #cquedublablaenfaitjenexistepascmoijibi

Fofie Flood a dit…

Merci pour vos messages :-)

Mélissa : pour tes 40 ans, je te souhaite ta titularisation sur un plateau d'argent à célébrer comme il se doit ! En attendant, je te souhaite d'heureuses fêtes de fin d'année, entourée des tiens :-)

Petit Papa Noyel : j'ai déposé le verre de lait au pied du sapin avec l'assiette de cookies. Maintenant que tu as confirmé ton existence je t'en voudrais énormément que tu n'exauces pas mon voeu. #tuesprévenu #sinonjetecasselagueule

Anonyme a dit…

Bonjour Sophie,
Je te prie d'abord de m'excuser pour le délai pour la réponse, mais je viens juste de me réveiller. Le dernier mois a en effet été très éprouvant pour moi.
Je ne pourrai pas répondre à tous tes souhaits car, comme tu le dis, tu n'as pas été très sage en devenant professeur des écoles.
Néanmoins, comme je vois que tu as déjà perçu que ton principal salaire viendra du regard d'Enzo-Régis, de la performance réussie d'Anne-Gazouillette, du chocolat de Marie-Albumine et des remerciements de la maman de Jean-Claude Dusse (même si tu dois savoir que peut-être un jour cette maman ou une autre pourra te faire aussi des reproches, sans que tu comprennes pourquoi), et que je constate que tu sais que tu ne sais pas tout, je peux en exaucer quelques-uns.
D'abord il faut que tu saches une chose : oui il est difficile d'accepter l'inacceptable, ses propres limites. Mais tu dois savoir que tu ne feras jamais bien. Par contre, si tu conserves la passion qui t'anime, tu feras toujours de mieux en mieux, et c'est cela qui est intéressant dans ce métier. Savoir que l'on peut toujours progresser.
Justement, pour la poudre magique à disperser sur le tuteur, cela peut être une question du genre : "est-ce que vous (tu?) pensez que ce que je fais c'est bien?". Comme il ne saura pas répondre, s'il est honnête (mais comme il ne m'a pas écrit je ne le connais pas), il te rassurera.
Le bouton "volume sonore" est souvent en option dans les classes et donc pas livré systématiquement. En fait, il y en a plusieurs, que l'on peut commander successivement : celui qui module le niveau de voix de la maîtresse, sur lequel se calque souvent celui des chiards mômes loulous papooses morbacks petits merdeux apprenants de petite taille, celui de la ritualisation des déplacements (comptine par exemple pour aller aux toilettes), celui de la variation des types d'enrôlement dans les activités (10 à 15 minutes d'ailleurs pour la durée de celles-ci est un maximum), etc. Ce serait trop long de tous les énumérer.
La baguette de fée pour exercer ce que le tuteur attend de toi est encore en fabrication. Il faudrait que tu me donnes plus de détails :
• Demande-il plus de préparation? Dans ce cas c'est parce qu'il ne sait pas que si elles ont nécessaires ce n'est pas la quantité qui compte mais leur ajustement au niveau des élèves, ce qui ne s'acquiert qu'avec l'expérience
• Demande-t-il plus de différenciation? Dans ce cas c'est un âne, car c'est un sujet très complexe, que tu ne pourras explorer que dans trois ou quatre ans.
Par contre, je te propose un pack d'options, pour le sommeil, les amis, le cerveau qui doit rester disponible, ton amoureux et tes enfants : il faut que tu saches qu'à un moment il faut arrêter, que tu dois conserver d'autres passions ou occupations. En effet, comme dans ce métier, on n'a jamais fini, il faut savoir à un moment suspendre la réflexion, car elle finit par tourner en rond.
Par contre, quand tu dis dans ton interview au café pédagogique que l'institution est incapable d'avoir une relation adulte avec ses membres, que ça ne tient pas aux personnes et que c'est vraiment systémique, je ne suis pas d'accord. Je n'en parlerai pas au père fouettard car tu es encore jeune, mais sache que tous ceux qui disent des généralités mentent (c'est un syllogisme, tu verras cela plus tard).
Bon, il faut que je te laisse car je suis inspecteur dans une autre vie, et un peu différent de celle que tu as croisée à la rentrée, enfin j'espère, car je trouve que manier le bâton et la carotte, ce n'est même plus employé dans les clubs d'éducation canine, au grand désespoir du défunt Pavlov.
A l'année prochaine, j'en suis sûr.
Oh! Oh! Oh!
Le Père Noël

Fofie Flood a dit…

Cher petit Papa Noel qui descend du ciel avec des souhaits quasi zexaucés par milliers,

Pour commencer MERCI (voui je suis bien zélevée en vrai), pour tes mots qui me disent en effet que tu ne vois pas ton métier comme celui de garde-chiourme et qu'il y a indéniablement quelque chose de l'ordre de l'humanité et de l'empathie en toi (et tu as bien raison - ô scoop).

Petite précision liminaire : en réalité et contrairement à ce que laisse entendre l'article du Café Péda (mais sans doute n'ai je pas été assez explicite), ce n'est pas mon IEN qui est en cause dans les propos que je cite mais son équipe de CPC (elle était simplement venue nous saluer et est ensuite repartie sur d'autres dossiers).

Ca ne change pas foncièrement le fond du problème mais juste pour te dire que malgré les apparences, je n'ai aucune rancoeur ni envers ma hiérarchie (que je ne connais pas en réalité), ni envers l'institution.

Enfin quoique... si, sur l'institution, il y a beaucoup à dire - et je ne détesterai pas forcément en parler avec toi si tu souhaites me contacter par mail. Je ne suis en réalité pas aussi systémique que la retranscription de mes propos peut le laisser penser (encore une fois probablement aurais-je pu garder un minimum de filtres en m'exprimant, mais bon c'est le jeu ma pov'Lucette).

Pour ce qui concerne les attentes de mon tuteur, je ne rentre volontairement pas dans le détail sur le blog car je souhaite éviter tout élément qui me ou le rendrait identifiable publiquement.
Mais... Il y a tellement tellement tellement à dire... TELLEMENT !!!

En attendant, je prends tes coups de baguette magique comme autant de paillettes d'encouragements à continuer et je tenterai demain, de visualiser leur scintillement pendant que je me ferai enquicher pendant une demi-journée complète.

Merci, donc, et au plaisir de prolonger cette discussion si tu le souhaites.

Big
Bisous
Bien
Baveux

Sophie


PS : tu serais surpris sur le volume sonore de ma voix en classe :-)
PS bis : je suis accro à l'idée du progrès et de l'amélioration continue
PS ter : faut vraiment que j'arrête avec ces post-scriptums à répétition

Anonyme a dit…

Pourquoi pas échanger (mais pas trop).
Pour ce faire, tu enlèves 501 à l'année de ta lettre, ce qui te dirige vers un roi et une ville. Puis tu écris -respectueusement car cela passera par la secrétaire- à l'inspection de cette ville, en disant que tu as un conseil à demander, en faisant d'une manière ou d'une autre référence au blog. Et c'est tout.

Fofie Flood a dit…

J'aurais essayé :)
Je te laisse mon adresse mail ici, ô petit Papa Noel, si tu souhaites me contacter : sophiepouillemgcb@gmail.com