Mon histoire avec l'Espé

Je "crois" avoir déjà évoqué au détour d'un article ou d'un autre de ce blog à quel point j'aime aller à l'Espé cette année et y passer perdre la moitié de mes semaines.

Je me rends bien compte que les raisons de cette aversion totale pour cette "formation" initiale peuvent être difficiles à imaginer vu de l'extérieur et, depuis le début du blog, je me dis qu'il faut sans doute que je m'explique un peu plus clairement.

Mais... j'ai beaucoup repoussé le moment d'écrire cet article, pour un certain nombre de raisons : d'abord parce qu'il y a plein d'autres éléments de cette année qui m'inspiraient au fur et à mesure (et que je voulais partager en priorité ici), mais aussi parce que la perspective d'écrire sur le néant complet n'est pas d'une stimulitude folle.

Quitte à enfoncer une porte ouverte, je vais quand même préciser dès maintenant que cet article n'engage que moi (je ne prétends pas parler au nom de tous les professeurs stagiaires, chacun pouvant avoir un vécu et/ou un point de vue différents), mais nom d'un petit bonhomme en mousse cet article il FALLAIT que je l'écrive !

Voici donc :

MON HISTOIRE AVEC...


...L'ESPE





Jusqu'à la rentrée de l'Espé, à la fin août dernier, j'étais sans illusion particulière : j'avais eu pas mal de retours par des copains, dans plusieurs Espé différentes, pour ne pas avoir d'attente démesurée vis à vis de cette formation.

Je suis donc arrivée, simplement contente d'être là car cela signifiait qu'après avoir réussi le concours, j'allais commencer à apprendre enfin le nouveau métier que j'avais choisi, et ayant accepté d'emblée que le contenu et le format de cette formation puissent être largement perfectibles.



Dans ces conditions, je n'aurais pas dû tomber de haut ...mais dès le jour de la pré-rentrée, j'ai regardé avec un regard atterré l'évidente désorganisation du cursus de formation, le manque de cohérence dans les réponses apportées aux questions et problématiques des uns et aux autres (quand la réponse n'était pas un laconique "ça on ne peut pas vous le dire mais ne vous en faites pas ça va se régler je pense").

Bref le bazar complet, et ce n'était que la pré-rentrée.

Mais si, vous savez ? La prérentrée ! Le truc destiné à rassurer, à guider et à donner des informations relativement simples et claires en principe !

En repartant de l'Université, je n'avais qu'une phrase à la bouche :"ça va être la merde...". Et de fait...



Les cours ont commencé quelques temps plus tard, et j'ai réalisé que finalement le seul motif qui nous était donnée d'y assister c'était la sacro-sainte feuille d'émargement et la menace de se voir retrancher une journée de rémunération en cas d'absence à l'Espé.

Or, curieusement, à partir du moment où le seul enjeu de notre présence est l'obligation d'assiduité (à l'exclusion de tout intérêt professionnel), le temps passé à l'Espé à commencer à ressembler à une prison avec pointage récurrent.



Une prison dorée, certes, grâce aux salutaires moments de complicité, de rires et d'entraide entre co-détenus stagiaires.



Mais une prison où ton cerveau s'enfonce profondément dans les abysses du néant complet au point de te faire douter de l'existence de tes propres neurones.



Il est parfois difficile de résister au sommeil tant les cours sont... creux... inutiles... inadaptés... Le sens des apprentissages - ce paradigme auquel nous exhortent en boucle les professeurs d'Espé - est curieusement complètement absent de leurs propres cours.



Mais ce n'est que la face émergée de l'iceberg : sous couvert d'une "formation en alternance", je ressens au contraire chaque jour davantage le gouffre existant entre cette théorie artificielle enseignée en Espé et le terrain.

Ce gouffre a des causes relativement simples à mon sens :
- le recrutement des enseignants d'Espé, certains sans aucune expérience du terrain, d'autres ayant déconnecté depuis des années et oublié au passage ce qu'est un apprenant de petite taille
- le manque de coordination et d'interaction terrain / Espé
- l'ignorance et le désintérêt (pour ne pas dire le mépris) réciproque 



Avec tout ça, l'Espé devient donc un endroit où chaque heure me semble terriblement longue, où j'en viens à regarder l'oeil larmoyant les collègues qui bénéficient d'une libération anticipée pour cause de parcours (à peine) adapté.

Comme quand j'étais collégienne, je peux sauter de joie si un prof nous libère 5 minutes plus tôt ou prolonge la pause.



Mais évidemment, je ne voudrais pas avoir l'air de noircir à outrance le tableau : à quelque chose malheur est bon, le moment où je rentre enfin chez moi a une saveur toute particulière après tout ça.

D'une manière générale d'ailleurs, le reste de la semaine, par un effet de contraste saisissant, je me surprends à reprendre goût à la vie avec une énergie renouvelée. Je retrouve mes élèves avec une envie accrue de me raccrocher à ce que nous faisons en classe, d'oublier la première partie de la semaine.



Depuis le début de l'année, le moment le plus dur pour moi a été clairement la fin de la deuxième période, celui où se cumulent :
- du côté "terrain" : des visites de tuteurs de plus en plus exigeants, des élèves excités par la fin de ce long trimestre, des évals-cahiers-activités-de-Noyel à boucler etc.
- et du côté Espé : les profs qui réalisent qu'ils doivent aussi t'évaluer, et que pour ça tu dois ici rendre un dossier, là préparer un exposé ou encore réviser un devoir sur table. Et comme tu as une quinzaine de matières juste au premier semestre, le compte est vite fait : tu n'auras jamais assez d'heures dans tes journées.

Evidemment, je ne remets pas en cause "en soi" le principe d'une évaluation à l'Espé (je suis prof, zut, je sais à quoi ça sert !) mais BOUDIOU DE BOUDIOU, j'aimerais bien comprendre par exemple quel est l'enjeu d'évaluer une matière pour laquelle nous avons eu en tout 6 heures de "cours" dont :
- 1h (en comptant laaaaarge) consacrée à la lecture d'un powerpoint et la constitution des groupes de travail
- 4 heures consacrées à travailler en groupe sans l'aide de quiconque
- 1h passée à présenter en rafale les exposés de tous les groupes sans retour sur le travail réalisé

Est-ce que quelqu'un peut m'expliquer dans ce cours (et ce n'est qu'un exemple illustratif) où se situent ces foutus fondamentaux didactiques que l'on nous rabâche pourtant : la clarté cognitive, l'apprentissage, l'entrainement, la différenciation, la rémédiation, l'évaluation... ?

Bref, finalement, toute cette masse de travail inutile qui nous est demandée n'a qu'une raison : il faut une note (une note ? tiens donc ?) pour chaque matière mais la formation en elle même passe à la trappe. Hein ? Comment ? Faites ce que je dis, pas ce que je fais ?



A chaque fois que nous avons demandé aux enseignants à adapter les modalités d'évaluation (délai, format...) pour limiter l'empilement insensé d'échéances à respecter simultanément, nous avons eu en retour des "oh voui voui on sait c'est pas facile mais... [démerdez-vous OSEF]".

Autant dire que la capacité de l'Espé à nous mettre en conditions de réussite avec bienveillance est un facteur supplémentaire d'éternel amour entre elle et moi.



Le stress, la fatigue et l'accumulation de trop de sources de frustration m'ont parfois amenée à douter (et d'autres collègues de mon Espé également) que je sois en état de terminer l'année.

Les arrêts-maladie, les discussions à propos de démission, les visages tendus et fatigués, les anecdotes pour vider un sac de plus en plus lourd à porter : tout ceci est devenu de plus en plus récurrent dans mon groupe de l'Espé, dans l'indifférence totale d'ailleurs.

Certains ont démissionné, sans jamais à nouveau que quiconque à l'Espé ne se préoccupe de les contacter ou de comprendre les causes de ces démissions. L'explication étant invariablement "Oui certains partent pour des raisons personnelles".
Mouais. Des raisons "personnelles" de ne plus supporter cette constante infantilisation, pitêtre ?



Et puis... des fois... à force... cette colère qui monte, cette envie de tout renverser.

Cette envie de dire ce que nous pensons vraiment quand nous nous voyons imposer un énième changement d'emploi du temps impossible à articuler avec notre travail en classe, un énième exemple d'opacité dans le suivi des étudiants, d'énièmes évaluations à la tête du client, une énième marque de mépris.



Je sais que j'outrepasse mon rôle de petit-pion-sur-un-siège-éjectable (celui que l'Espé nous apprend, pour le coup, à bien tenir en nous incitant à surtout n'exprimer aucun point de vue qui diffère de la ligne officielle du cours) en exprimant ainsi mon point de vue.

Je sais aussi qu'il n'intéressera probablement pas les hautes sphères chargées d'élaborer les politiques éducatives et de définir un modèle de formation pour les jeunes enseignants.

Alors je dois le dire, bien que d'une nature plutôt optimiste, je ne vois aucune lueur d'espoir à ce jour pour les formations en Espés.

Et ce n'est pas anecdotique, pas juste une question de "mauvais moment à passer" : c'est bien l'avenir du système éducatif public qui se joue si les jeunes enseignants ne sont pas correctement formés, et s'ils ne sont pas mis en conditions de former leurs élèves correctement.




Breeeeeeeeeeeeeeeef, je peux affirmer que le jour où j'aurai validé mon M2 et où je quitterai l'Espé comment dire...

movies titanic king of the world im king of the world



#BlablaProf


PS : A la santé de mon Espé #XoXo









17 commentaires:

Lily Illyria a dit…

Courage, je me souviens de mon année de stage à l'IUFM (oui, je me sens vieille d'un coup) et j'avais eu les mêmes sentiments que toi plus une pointe de sensation d'être vraiment une prof de m**de puisque je ne parvenais pas à faire le dixième des trucs totalement fous qu'on exigeait de nous. Il semble, finalement, que les élèves m'adorent, tout comme les parents, que je parvienne à rendre les maths amusants pour mes collégiens et que, globalement, je n'ai pas massacré d'apprenant ni émotionnellement ni culturellement ni physiquement...Bref je ne suis pas la meilleure prof du monde, mais je suis pas la pire non plus.

Et je découvre, à mon rythme, des activités intéressantes que je teste, jette, reprend, modifie, adapte.... J'apprends, je progresse, j'évolue, sans Espé, sans IUFM, mais avec des collègues, internet et, surtout, mes élèves.

Bon courage pour cette année, tu verras, les suivantes sont meilleures.

Anonyme a dit…

On ne se connait pas (du moins je crois) mais t'es trop ma copine !!!
C'est tellement ça, tellement d'infantilisation, d'absurdité et d'incohérences... .
Bref, en te lisant j'arrive à en rire. Merci

Ayleen Kyban a dit…

Il me semble qu'on pourrait demander à un prof qui a fait l'IUFM il y a quelques années, et peut-être plus encore, et il raconterait sans doute quelque chose de similaire. La formation initiale des enseignants est bien au-delà de "discutable" et ne semble pas suffisamment discutée dans les "hautes sphères" comme tu dis.

Liloumei a dit…

PES cette année, et exactement le même ressenti... Le pire est que j'enchaîne trois semaines de fac à chaque fois à la suite, revoir mes élèves est une vraie libération et un retour à la vie (j'exagère à peine tant les trois semaines d'espe semblent parfois un tunnel sans fin...)

Anonyme a dit…

En lisant ton article, j'ai eu l'impression que quelqu'un avait écrit à ma place tout ce que je pense de l'ESPE!!
Et ça me "soulage" de voir que je ne suis pas la seule à être dégoûtée de cette formation ... Il y a vraiment un problème de fond, un fossé trop immense entre théorie et pratique. Merci pour cet article criant de vérité!

Neu² a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Eugénie a dit…

Je suis assez choquée par ces propos... je suis également PES cette année. Je ne dis pas que la formation est parfaite mais de là à dénigrer le travail des formateurs .... j'ai trouvé à l'espe des oreilles attentives, qui m'ont parfois aidé mais qui ont essayé de me faire voler plutôt que de m'attacher au nid! Je crois qu'il est difficile de retourner sur les bancs de l'école quand toi même tu es enseignant! Au fond ça ne fait pas de mal! Tu prentends donc que les formateurs ne t'apportent rien? que tu sais déjà tout faire?! Wahouu je suis admirative ... quel don de la nature tu as!
Les formateurs sont comme toi et moi... des humains! Dieu merci il font de leur mieux...
J'espère que chaque formateur qui croise ton article ne se mette pas une corde au cou...

Kiru a dit…

Bonsoir,
Instit depuis 15ans maintenant, je lis les articles de ce blog comme si j'étais revenue 15ans en arrière. Les émotions en montagnes russes que l'on vit durant cette fameuse année de formation, cette frustration enrageante (pas d'autre mot), de se prendre une claque parce que certains formateurs qui doivent nous apprendre à apprendre avouent être incapables de gérer un groupe d'enfant (hé oui) et d'autres qui nous sortent des documents d'analyse d'un autre temps alors qu'on nous demande de nous adapter sans cesse aux nouveaux programmes...
Mmmmmh, ce n'est qu'un infime fragment de ce que chaque jour on encaisse. Les années ont passé, mais les modalités de formation, les personnes chargées de ces formations n'ont pas changées. Bien évidemment qu'on ne sait pas déjà tout. Toutefois, le statut des bébé profs est TRÈS particulier. On arrive avec 1000 questions de ce qu'on a vécu sur le terrain et pour toute réponse on reçoit juste un discours sur les programmes, sur la mission du PE sur un ton magistral et certainement pas d'égal à égal, d'enseignant à presque enseignant.
La question qui est posée dans cet article en particulier est intéressante dans la mesure où on est au même point après l'IUFM, sa"disparition", la réintroduction d'une certaine formation construite(mais RIEN n'a changé!!!). Les bébés profs attendent des conseils concrets (nous aussi, sur le terrain ce n'est pas mieux), d'être guidés dans leur pratique, soutenus dans les moments de doute, et poussés à s'améliorer avec bienveillance. Le frontal, le magistral, le "vous cherchez par binôme/petit groupe et ensuite on mutualiste vos analysse", qui se voit le pratiquer dans sa classe sans résultat concret derrière? Nos formateurs ne nous donnent pas confiance en nos propres pratiques, ne nous donnent pas quelques billes infaillibles pour gérer des situations récurrentes. Alors non, on ne retourne pas sur les bancs de la fac en se disant "bof, je sais déjà tout ça!" Non, on s'attend à croiser des gens passionnés par le métier, qui aiment transmettre leur savoir, leurs expériences sur le terrain.
Bref, j'aurais beaucoup de choses à dire de la formation des enseignants encore aujourd'hui. Nous ne devrions pas sortir de la fac en disant bon débarras. Au contraire, il faudrait pouvoir y retourner et partager notre vécu, avec le recul, parler d'égal à égal, montrer comment nous faisons évoluer notre propre vision du métier. Tout comme on quitte l'école/collège/lycée étant soit même élève avec l'envie d'y revenir saluer quelques instits/profs. Partager son bonheur, ses joies et ses peines.

Merci de m'avoir lue jusqu'au bout s'il y a encore quelqu'un. Beaucoup de courage et pleins de pensées positives pour achever cette année éprouvante. Après ce n'est pas la panacée. Mais une bonne dose d'envie d'y retourner chaque jour pour faire mieux et faire différemment. On ne sait jamais, des fois que ça marcherait et qu'on transmettrait l'envie d'apprendre.

Kiru

Fofie Flood a dit…

@Lily Illyria

"Et je découvre, à mon rythme, des activités intéressantes que je teste, jette, reprend, modifie, adapte.... J'apprends, je progresse, j'évolue, sans Espé, sans IUFM, mais avec des collègues, internet et, surtout, mes élèves."
=> rien à ajouter, je suis exactement dans le même état d'esprit !
Merci pour ton message !

Fofie Flood a dit…

@Anonyme

Haha pas de souci pour être copines :-)

Fofie Flood a dit…

@Ayleen

Oui c'est criant... alors que c'est la base quoi...
Qu'est-ce qui est plus fondamental que la base ???

Fofie Flood a dit…

@Liloumei

3 semaines de suite en Espé je me jette sous un pont direct...
Comment tu fais pour tenir ?

Fofie Flood a dit…

@Anonyme (la deuxième)

Merci pour ton message... quoique comme tu le dis : rien de rassurant dans le fait que nous soyons aussi nombreux écoeurés par la partie "Espé" de l'année de stage, certains au point de démissionner pour peu qu'ils soient confrontés à trop de difficultés par ailleurs...

Fofie Flood a dit…

@Eugénie

Merci pour ton message : nous ne sommes visiblement pas dans la même Espé et c'est rassurant de savoir que dans la tienne tu as pu croiser des oreilles attentives et un accompagnement... Je n'écris que ce que je connais, je ne crache pas sur "les formateurs" : j'aimerais précisément que nous ayions des formateurs dans mon Espé (et ce n'est pas le cas) à une seule exception près.

Pour ce qui est de "prétendre que je sais déjà tout faire" : non justement, d'où ma colère sur la carence d'une véritable formation initiale.

Fofie Flood a dit…

@Kiru

Evidemment que je t'ai lue jusqu'au bout (et j'espère ne pas être la seule !), cela fait déjà plusieurs jours d'ailleurs même si j'ai tardé à te répondre.
Je l'ai donc relu plusieurs fois et à chaque fois une évidence : je n'ai rien à ajouter à ce que tu as écrit, si ce n'est que je jalouse ta capacité à synthétiser aussi bien la problématique formation intiale/continue...
Merci pour tes mots bienfaisants à lire (et relire... et rerelire...)

DINA a dit…

MERCIIIIIIIIII

Je suis stagiaire en collège mais je me retrouve tellement dans ce que tu dit.

Je pense d'ailleurs que si je n'y arrive pas et que qu'on me jette au terme de cette année scolaire.
Bah Tant mieux.
Je ne supporte plus la pression et l'hypocrisie qui règnent dans cette institution.

Dina15 a dit…

Merci pour cette article. En effet les grands de l'éducation nationale ne risque pas de lire mais après tout on s'en fiche.

L'important c'est qu'entre stagiaires on puissent partager notre douleur.

Moi j'ai été stagiaire deux ans. Que de bonheur à subir deux année les mésaventures citées dans cet article.

Mais juste une petite precision. Pour beaucoup de stagiaires le tuteur terrain est aussi le formateur à lespe. Oh oh oh. Quelle belle fleur pour ces stagiaires dont je fais partie.

Imaginez mon bonheur.

Merci encore pour cet article